Le retrait des forces françaises du Sahel et la dissolution de la MINUSMA n'ont pas créé un vide — ils ont accéléré une recomposition. Le principal bénéficiaire de cette recomposition est le JNIM, coalition jihadiste affiliée à Al-Qaïda, dont l'expansion territoriale redéfinit le cadre sécuritaire pour tout opérateur européen encore présent dans la bande sahélienne.
Un terrain reconfiguré après le retrait occidental
Entre 2022 et 2024, le paysage sécuritaire sahélien a subi une transformation structurelle. Le retrait de Barkhane, la fin de Takuba, puis la dissolution de la MINUSMA en décembre 2023 ont supprimé les trois piliers de l'architecture sécuritaire internationale dans la région. Parallèlement, les juntes militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont rompu avec Paris et réorienté leurs partenariats vers Moscou — sans que cette réorientation ne produise de résultats tangibles sur le terrain.
Le résultat est un espace dans lequel les groupes armés non étatiques opèrent avec une liberté de mouvement accrue. Les forces armées nationales, malgré un discours souverainiste offensif, peinent à contrôler des territoires entiers. Le centre du Mali, le nord du Burkina Faso et la zone des trois frontières sont aujourd'hui des espaces où l'autorité étatique est soit absente, soit contestée.
Le Sahel post-2023 n'est pas un vide sécuritaire. C'est un espace de compétition entre acteurs armés où l'État est un compétiteur parmi d'autres — et rarement le plus efficace.
Le JNIM : structure, implantation, stratégie d'expansion
Le JNIM (Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) a été fondé en mars 2017 sous l'impulsion d'Iyad Ag Ghali, figure touarègue historique devenue pivot de l'insurrection jihadiste au Mali. La coalition regroupe quatre entités : Ansar Dine, la katiba Macina (dirigée par Amadou Koufa), Al-Mourabitoun et l'émirat saharien d'AQMI. Cette structure confédérale est son principal atout : elle permet au JNIM d'opérer simultanément dans des contextes ethniques et géographiques différents tout en maintenant une unité de commandement souple.
L'affiliation au réseau Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) lui confère un cadre idéologique global, mais le JNIM fonctionne d'abord comme un acteur local. Sa stratégie repose sur trois piliers :
- Ancrage communautaire. Contrairement à l'État islamique au Grand Sahara (EIGS), le JNIM privilégie l'insertion dans les dynamiques sociales locales. Il négocie avec les communautés, offre des services de médiation et de justice, et s'appuie sur les tensions intercommunautaires (peuls/dogons, éleveurs/agriculteurs) pour recruter.
- Contrôle territorial progressif. Le JNIM ne cherche pas la confrontation frontale systématique. Il s'installe dans les zones où l'État est absent, impose une gouvernance de fait, puis étend son périmètre par contiguïté. Le centre du Mali et l'ensemble du nord du Burkina Faso sont aujourd'hui sous influence directe ou indirecte du JNIM.
- Économie de guerre intégrée. Taxation des routes commerciales, contrôle des marchés à bétail, prélèvements sur l'orpaillage artisanal. Le JNIM a construit une base économique autonome qui le rend moins dépendant des financements externes que d'autres organisations jihadistes.
L'expansion géographique est significative. Si le JNIM s'est historiquement structuré au Mali, son implantation au Burkina Faso est désormais massive — le pays concentre aujourd'hui le plus grand nombre d'incidents armés attribués au groupe selon les données ACLED. L'extension vers le nord-ouest du Niger, déjà amorcée en 2023, s'est accélérée après le coup d'État de Niamey en juillet 2023 et la désorganisation consécutive des forces de sécurité nigériennes.
Évolution 2024-2025 : intensification et recomposition
L'année 2024 a marqué une inflexion. Selon les données ACLED compilées sur la période, les attaques attribuées au JNIM ont augmenté de 30 à 40 % en volume par rapport à 2023, avec un élargissement notable de la zone d'opérations vers le sud — régions de Sikasso au Mali, Cascades et Sud-Ouest au Burkina Faso, zones frontalières avec la Côte d'Ivoire, le Togo et le Bénin.
Parallèlement, la rivalité avec l'EIGS s'est intensifiée. Les deux organisations se disputent le contrôle de la zone des trois frontières (Mali-Burkina-Niger) et du Liptako-Gourma. Cette compétition intra-jihadiste se traduit par des affrontements directs entre combattants des deux mouvements, des déplacements de populations et une aggravation de l'insécurité dans les corridors disputés. Le rapport du Secrétaire général de l'ONU S/2024/901 documente cette dynamique et note que la fragmentation du paysage jihadiste complique toute tentative de négociation ou de stabilisation.
La rivalité JNIM-EIGS n'est pas une bonne nouvelle pour la sécurité régionale. Deux organisations en compétition multiplient les opérations pour démontrer leur capacité — et les populations civiles comme les opérateurs économiques sont pris entre deux feux.
Début 2025, le JNIM a démontré sa capacité à mener des opérations complexes : attaques coordonnées contre des garnisons militaires, embuscades sur les axes routiers principaux, et prises de contrôle temporaires de localités. Le groupe a également renforcé son appareil de communication, produisant des contenus de propagande plus sophistiqués destinés au recrutement local et à la légitimation de sa gouvernance.
Impact sur les opérateurs européens
Pour les entreprises et investisseurs européens encore présents dans la bande sahélienne, cette évolution impose une réévaluation complète du risque. Plusieurs secteurs sont directement exposés :
- Extraction minière et orpaillage. Le JNIM taxe les sites d'orpaillage artisanal et contrôle l'accès à certaines zones aurifères. Les opérateurs industriels (mines d'or au Burkina Faso, projets de lithium au Mali) font face à un risque d'extorsion, d'enlèvement de personnel et d'interruption opérationnelle.
- Énergie et infrastructures. Les projets d'infrastructure linéaire (pipelines, lignes électriques, routes) traversent des zones où la liberté de mouvement n'est plus garantie. Les chantiers de BTP sont des cibles potentielles — à la fois pour le matériel et pour l'effet de démonstration.
- ONG et organisations internationales. Après la MINUSMA, les organisations humanitaires constituent souvent la dernière présence internationale dans certaines zones. Le JNIM oscille entre tolérance tactique (quand l'aide humanitaire sert ses intérêts de gouvernance) et hostilité (quand la présence internationale est perçue comme un obstacle).
- Corridors logistiques. L'axe Abidjan-Ouagadougou, le corridor Lomé-Ouagadougou et les routes d'approvisionnement nord-sud du Burkina sont sous menace croissante. Les assureurs ont commencé à réévaluer leurs primes pour le transport de marchandises dans ces corridors. Certains refusent désormais de couvrir des trajets spécifiques.
Le risque d'enlèvement de ressortissants européens reste élevé. Le JNIM a historiquement utilisé la prise d'otages comme levier de financement et de négociation politique. La rupture des canaux diplomatiques entre les juntes et les capitales européennes complique considérablement toute gestion de crise en cas d'incident.
Signaux faibles à surveiller
Plusieurs dynamiques émergentes méritent une attention structurée de la part des analystes et des décideurs :
- Recomposition des alliances tribales. Le JNIM s'appuie sur des alliances d'opportunité avec des groupes armés communautaires. Tout basculement d'alliance — notamment chez les groupes touaregs du nord du Mali ou les milices dozos du Burkina — modifie instantanément l'équilibre sécuritaire local.
- Évolution du dispositif Wagner/Africa Corps. Le rebranding de Wagner en Africa Corps sous tutelle du GRU russe n'a pas amélioré l'efficacité opérationnelle sur le terrain. Les mercenaires russes opèrent principalement autour des points d'intérêt économique (mines) et des capitales, laissant les zones rurales au JNIM. Toute évolution de cette posture — retrait, renforcement, changement de zone — a des conséquences directes sur la carte sécuritaire.
- Réponse des juntes militaires. Les régimes de Bamako, Ouagadougou et Niamey fondent leur légitimité sur la promesse sécuritaire. L'échec à contenir le JNIM pourrait provoquer de l'instabilité politique interne, de nouvelles ruptures institutionnelles ou des tentatives de négociation discrète avec les groupes jihadistes — chacun de ces scénarios ayant des implications distinctes pour les opérateurs.
- Extension vers les pays côtiers. Le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d'Ivoire détectent une activité croissante dans leurs zones septentrionales. La contamination sahélienne vers le golfe de Guinée est le scénario le plus surveillé par les services de renseignement régionaux. Pour les opérateurs européens présents dans ces pays, cela signifie que la menace ne se limite plus au Sahel stricto sensu.
Ce que les décideurs doivent intégrer
L'environnement sahélien n'autorise plus l'approximation. Les opérateurs européens qui maintiennent des activités dans la région — ou qui envisagent d'y entrer — doivent intégrer les éléments suivants dans leur processus de décision :
- Veille sécuritaire structurée. Un suivi hebdomadaire minimum, croisant données ACLED, sources OSINT, remontées terrain et analyse des dynamiques politiques. Les bulletins trimestriels ne suffisent plus : la situation évolue en semaines, parfois en jours.
- Plans d'évacuation opérationnels. Pas un document théorique dans un tiroir, mais un plan testé, avec des points de ralliement, des corridors de sortie validés et des contacts locaux fiables. La fermeture de l'espace aérien malien aux vols militaires français en 2022 a montré que les options d'évacuation peuvent disparaître en quelques heures.
- Due diligence renforcée sur les partenaires locaux. Dans un environnement où les lignes entre acteurs étatiques, milices, groupes armés et opérateurs économiques sont floues, la traçabilité des partenaires est un impératif. Qui sont les sous-traitants de sécurité ? Qui contrôle les routes d'approvisionnement ? Quels sont les liens entre partenaires locaux et acteurs armés ?
- Réévaluation assurantielle. Les polices d'assurance standard ne couvrent pas les risques actuels dans la bande sahélienne. Une analyse spécifique des exclusions et une négociation des termes de couverture sont indispensables avant tout déploiement.
- Dialogue avec les services étatiques. Les entreprises européennes doivent maintenir un canal d'échange avec les services compétents de leur pays d'origine (DGSE, BND, SIS) et avec les cellules de crise des ministères des Affaires étrangères. En cas d'incident, la rapidité de la réponse dépend de la qualité des liens préexistants.
Le Sahel n'est pas devenu impraticable. Mais il est devenu un environnement où le coût de l'ignorance est devenu inacceptable. La différence entre un opérateur qui gère le risque et un opérateur qui le subit tient à la qualité de son renseignement.
La montée en puissance du JNIM est un fait structurel, pas un épisode conjoncturel. Les conditions qui ont permis son expansion — retrait occidental, fragilité des États, rivalité jihadiste, économie informelle captable — ne sont pas en voie de résolution. Les opérateurs européens qui choisissent de rester dans cet environnement ont besoin d'une lecture continue, indépendante et opérationnelle de la situation. C'est exactement ce à quoi sert l'intelligence économique appliquée aux contextes dégradés.
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